LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

L'HIVER AU CHAUD épisode 9

J'IRAI VOIR, C'EST CERTAIN, MAIS JE NE SUIS PAS SÛR DE POUVOIR REVENIR (ou, comme il est bon, parfois, de parvenir ainsi à l'épisode 9)

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J'ai roulé un bon petit moment avant de parvenir à l'adresse indiquée.

La nuit dégringolait sur ce qu'il restait de jour et une bonne partie du ciel s'était embrasée. L'occasion pour moi d'ajouter une nouvelle photo de route à ma collection...

 

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J'ignore combien de temps j"ai roulé ainsi, mais il fallait que j'y aille. Je n'avais pas d'autre choix. J'avais  franchement besoin de décoincer la situation.

Après deux petites heures d'autoroute, je pris la sortie 11, comme indiqué dans l'introuvable ouvrage de Paul Anselme dédié au dépannage littéraire "Le guide du retour à l'écrit".

En quelques instants les nuages disparurent et c'est sous un ciel sombre et lisse, pile à l'heure magique, que je vis apparaître, niché au coeur d'une plaine abandonnée aux derniers feux du crépuscule, le  fameux "hameau de l'inspiration perdue".

Je pris de nouveau une photo, sachant qu'une fois sur place personne ne m'y autoriserai. Aussi, chères lectrices et lecteurs, je vous prierai de la diffuser le moins possible, compte tenu du caractère secret du lieu.

 

 

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Je me garai donc auprès de la maison du Roi-Souffleur. Noble surnom que lui avaient attribué les nombreux écrivains ayant eu recours à ses services. Je claquai délicatement la portière de ma voiture, m'étirai et réajustai mon col de chemise avant d'aller sonner. 

L'eau d'une fontaine scintillait dans l'ombre de son jardin. Un instant il me sembla apercevoir la silhouette d'une femme s'effaçant derrière la ligne des arbres bordant la route. Je traversai le jardin. La lumière de bougies vacillait derrière l'épais carreau de la porte d'entrée. Seule lumière alentour. Le reste du hameau était plongé dans l'obscurité.

Un calme absolu régnait sur la terre et dans les cieux.

J'effectuai un pas de danse, façon Fred Astaire, histoire de me détendre, puis je pressai la sonnette.

Une ombre gagna aussitôt la porte qui se déverrouilla doucement.

Le visage du maître des lieux apparut. De bonnes joues et un regard affable dont les prunelles brillaient de manière singulières sous la voûte étoilée.

- Francisco?

La voix était profonde et rassurante.

Je m'inclinai doucement. 
- Merci de bien vouloir m'accueillir...

- Vous semblez fatigué. Vous avez dû faire une longue route pour arriver jusqu'ici et pile à l'heure du hameau.

Le timbre et la posture royale de l'homme imposait le respect. Il n'avait pas volé son surnom. 

- Entrez, je vous prie...

 

Je pénétrai dans le salon, éclairé également à la bougie. Une table en bois, sur laquelle brûlaient deux photophores, trois fauteuils en cuir, un tableau représentant une vaste demeure forestière, accroché au centre du mur latéral, constituaient l'unique décoration de la pièce. Une simplicité monacale. L'obscurité ondoyante et la douce odeur de cire fondue invitaient à l'apaisement et à la méditation.

J'avais pleinement conscience d'être ici au coeur de tous les récits, dans cette zone dense et touffue ou les âmes avides d'oubli et de poésie, viennent s'abreuver. Et pourtant, il n'y avait rien d'autre que ces quelques meubles, la nuit et la faible lumière des bougies. Mais le coeur de la fiction battait plus fort que jamais dans la fleur de cet enivrant silence. 

- Je vous en prie,  asseyez-vous

Nous nous fîmes face un long moment sans parler.

L'homme me servit ensuite un thé et me laissa en boire quelque gorgées avant de lancer la conversation.

- Alors, que se passe t'il dans votre monde, Francisco?.

- Voilà, il y a quelques semaines, je me suis lancé dans une expédition littéraire que je préparais depuis pas mal de temps. Un récit entre conte et autobiographie. Un voyage délivré de toute intention...

- Je l'ai lu, acquiesça le Roi-Souffleur. Vous suivez un sentier ou chaque phrase entraîne et parfois bouscule la suivante. Vous avez de l'appétit. C'est un bon départ. 

Je me suis redressé et j'ai rassemblé mes esprits pour synthétiser au mieux l'étrange situation qui m'avait conduit jusqu'ici.

- J'ai voulu poursuivre mon récit, comme je le fais d'habitude, seulement je me suis retrouvé directement à l'épisode dix. Impossible d'accéder au neuvième. J'écrivais le titre, la chronique et à chaque tentative de publication, la table des matières ne renvoyait qu'à l'épisode 10. J'aurais pu en rester là mais cette absence du neuvième épisode a commencé à me hanter. Le mystère de sa disparition me réveillait en pleine nuit. Je me suis donc débrouillé pour me procurer le guide de Paul Anselme et j'y ai trouvé l'itinéraire pour le hameau. 

L'homme hocha tranquillement la tête sans me quitter des yeux.

- Et vous comptez donc sur moi pour retrouver l'épisode neuf.

J'ai ouvert les mains en signe d'acquiescement.

- Et pourquoi tenez-vous donc tant que ça à tous ces numéros?

Sa réflexion m'amusa. Je réalisai à quel point l'intelligence et la malice façonnaient ses traits d'une manière admirable.

- C'est bien ce qui me mine. J'ai toujours été une buse en mathématique mais les chiffres m'entraînent. Si j'en perds un..

- Vous perdez le fil..

- Exactement.

Le Roi-Souffleur s'avança un peu plus vers moi.

- Et l'inspiration ne tient souvent qu'à un fil. Énonça-t-il, sur un rire discret de la plus grande élégance.

J'ai de nouveau ouvert les mains.

- Ne vous inquiétez pas, Francisco, je vous promets que lorsque vous quitterez cette pièce vous aurez votre épisode 9. Je suis même un peu responsable de tout ce qu'il vous arrive puisqu'il était écrit que vous deviez me rencontrer. C'est la raison pour laquelle je vous attendais.

La gentillesse de son regard et son grand sourire se posaient comme un baume. Je me sentais de nouveau habité par le calme et l'envie d'écrire sans me soucier de la disparition de mes épisodes. Il reprit, en fronçant les sourcils:

- Je tenais à vous rencontrer pour évaluer votre détermination à poursuivre votre expérience. Me voilà rassuré puisque vous êtes venu jusqu'ici. Mais promettez-moi de vous y remettre avec le même abandon et ce, sans jamais vous précipiter pour développer une intrigue. Et si vous le pouvez, même, évitez le plus souvent de les résoudre ! Continuez d'avancer comme vous le faites en ne vous chargeant que de mystères et d'énigmes...

C'était une demande bien dans mes cordes, je n'eus pas trop de mal à lui répondre:

- Je vous promet, monsieur, de foutre un bordel pas possible. 

Le Roi-Souffleur se leva. Il me fit signe de rester assis.

Je l'observai un long moment déambuler religieusement dans la pièce. Un pas après l'autre. Tout entier livré à ses pensées. Sa voix profonde s'éleva de nouveau.

- Voyez-vous, Francisco, l'heure est grave. Notre monde est en train de mourir de l'absence de mystère. On se plait aujourd'hui à tout exposer. Ainsi les couleurs fanent et le chant du monde s'éteint petit à petit. L'ombre ne les protège plus. L'oeil ébloui ne voit plus les étoiles, Francisco...

Il parlait lentement et chacun de ses mots filait droit et sans mépris. Chaque respiration était  drapée d'une profonde compassion. Il laissa ensuite le silence tisser ses fils dans l'ombre. Pour ne pas briser sa réflexion je restai muet. J'écoutais la nuit et le doux sifflement des photophores. Je l'entendis reprendre une profonde inspiration avant de continuer son doux monologue.

- Je ne comprends pas, Francisco. Penser à toutes les peines passées de l'Histoire... ces millions de souffrances et de deuils auraient dû nous inviter au recul et à plus de silence. Nous ne guérirons jamais au milieu de ce vacarme... Les enfants attendaient de nous autre chose, voyez-vous...

Tels furent les mots du roi-Souffleur.

Le songe s'étirait. 

- J'aurais une dernière faveur, Francisco.

La gratitude que j'éprouvais envers cet homme paisible montait en moi en même temps que se déployait sous mes yeux l'épisode neuf. 

- Tout ce que vous voulez. Répondis-je, humblement.

Il vint se rassoir face à moi.

- Je souhaiterais vous présenter quelqu'un.

Il souffla alors sur les photophores et nous fûmes alors plongés dans le noir.

Rapidement mes yeux s'habituèrent à l'obscurité et une haute silhouette échappée de mon enfance prit soudain forme au centre de la pièce.

- Le reconnaissez-vous, Francisco?

Bien sûr que je le reconnaissais.

Je ne lui avais jamais donné de nom mais j'avais conservé un souvenir précis de ce noble et puissant chevalier qui lorsque j'étais enfant veillait sur mes nuits d'angoisse et de cauchemars. J'ai jusqu'à l'âge de 9 ou dix ans souffert de violentes crises de panique nocturnes. Je me réveillais en hurlant ou en étouffant, avec la sensation d'avoir des mains gigantesques ou au contraire d'être enfermé dans une boite minuscule perdue au milieu de ma chambre devenue gigantesque. Je me suis alors créé ce chevalier. Je le matérialisais  s'asseyant au bout de mon lit, les mains croisés sur le pommeau de son épée et surveillant l'entrée de ma chambre. Prêt à affronter sans faillir tous mes dragons. Cette vision m'apaisait presque aussitôt et rapidement la calme assurance qui se dégageait de sa présence imposante suffisait à me guider de nouveau vers les grandes profondeurs du sommeil. Je le retrouvai ainsi, quelques décennies plus tard, inchangé, avec toujours sur son visage solide et franc, cette expression bienveillante d'absolue confiance. Son regard semblait me fixer tout en regardant bien au-delà de ma personne. Le regard d'un être universel, chevauchant à travers l'espace, le temps et les nombres. 

- Il sera toujours là pour vous, Francisco. Chuchota le Roi-Souffleur.

J'acquiescai sans le regarder car les larmes me montaient aux yeux.

Je me souvenais brusquement d'un des chapitres les plus importants de ma petite histoire. Un de ces souvenirs que notre mémoire abandonne par commodité dans les ténèbres de notre paysage et qu'un seul éclair suffit à ranimer.

Je me souvenais avoir fait revenir mon chevalier bien plus tard, après l'enfance. Après un terrible évènement survenu il y a plus de quinze ans maintenant, et qui me fit quitter l'orbite de ma première vie d'adulte. Je me souvenais l'avoir chargé de veiller sur une petite âme disparue brutalement de ma vie de jeune papa. Je m'étais accroché à son image lors de mes nuits dévastées par le chagrin. Mon chevalier m'avait écouté et sa présence m'avait de nouveau aidé à ne pas perdre la raison. Je lui avais alors confié la tâche d'accompagner mon éternel Peter-Pan de l'autre côté du jour. Et voilà que je lisais à présent dans le doux regard de mon chevalier d'enfance à quel point il avait su mener à bien sa douloureuse et délicate mission. 

J'entendis le maître des lieux craquer une allumette  et rallumer les photophores.

La vision s'évanouit. Je me séchais les yeux. Discrètement.

- Je suis sûr que nous nous sommes bien compris, Francisco.

Je pris de nouveau une profonde inspiration avant de répondre.

- "Tout ce que nous avons créé ou imaginé devient aussi réel que ce que nous pouvons voir ou toucher."

Il leva la main et me décocha un sourire complice

- Tope-là, Francisco.

Je lui en claquai cinq, l'esprit encore bouleversé mais l'âme aussi légère que le vent de la nuit. 

En partant je n'oubliai pas, comme indiqué dans "le guide du retour à l'écrit", d'adresser un salut à l'arbre aux songes, dressant ses ramures dans la nébuleuse phosphorescence de la pleine lune. 

 

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Je vis le hameau s'effacer dans mon rétroviseur.

Rejoindre la terre des songes d'où il avait surgi.

 

J'avais hâte de retrouver Puce, César et d'envoyer un message à Carla.

De retour à la maison, peu avant l'aube, j'envoyai quelques mots tendres vers le Canada puis ôtai mes chaussures pour ne réveiller personne. 

J'entendis César marmonner dans son sommeil au moment ou je passai devant sa chambre pour rejoindre mon lit. Lové contre Puce, je laissai alors tranquillement monter ma phrase de fin. La fatigue se chargea de larguer mes amarres une à une et mes pensées glissèrent à la dérive.

L'épisode dix fleurissait déjà dans ma caboche en jachère. 

 "Encore une autre histoire..." murmura le chevalier.

 

 

 

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                                                                                                    Épisode 10

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31/01/2017
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