LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

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LE PRINTEMPS AU SEC épisode 4

PLIER AVEC LE SOURIRE SOUS LE VENT DORÉ DES SOUPIRS VÉNITIENS (ou comment il est étonnant de se retrouver si loin d'ici)

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Trois mois déjà qu'il s'était mis à voler.

 

L'ivresse de basculer au dessus des toîts des villes, suivre les courbes des fleuves et planer au dessus du dos immense des campagnes jusqu'à rejoindre les épaules blanches des montagnes soignait les blessures de son coeur abîmé. Dès qu'il quittait le sol, son corps n'avait que le poids d'un songe.

Il ne ressentait ni le froid ni la faim et pouvait rester des heures en l'air, filant à longues brasses d'un courant à l'autre.

 

Il aimait voler la nuit, le regard se perdant dans la symphonie lumineuse des milliers de vies électriques et des grandes artères clignotantes. Il joignait les bras et laissait son corps fondre vers les autoroutes pour se glisser dans l'onde des voitures s'enfuyant dans la nuit.

Ébloui par les phares, éclaboussé par la pluie, griffé par le vent, Grand Paul prolongeait l'étourdissement jusqu'à son point d'incandescence. Lorsque son âme se dispersait en millions de comètes et s'enflammait tout entière. Il prenait ainsi le feu et l'offrait aux étoiles au dessus de lui.

D'un coup d'épaule il disparaissait dans l'obscurité d'un bois, rejoignait le coeur des forêts où il se posait de longues heures. Écouter le concert naturel du chant de la brise dans les hautes branches et répondre silencieusement au mystérieux dialogue des animaux guettant l'arrivée du jour.

 

Lorsque l'aube montait, pâle ou rose, Grand Paul aimait retrouver le rythme de la marche, sentir la terre faire craquer ses aiguilles, ses pommes et ses feuilles. Il retirait parfois un caillou de sa chaussure mais retrouvait aussitôt le fil de sa promenade dans le grand calme du monde.

Il retrouvait même son sourire de môme lorsqu'une clairière lui ouvrait grand ses bras sombres et puissants et laissait chanter la lumière.

Grand Paul n'était pas un ange mais il se donnait le temps de le devenir.

Il s'endormait encore les poings serrés.

Homme volant et fragile, une larme, souvent, s'échappait de son sommeil.

 

Il ne parlait presque plus, laissait pousser sa barbe, se lavait peu, n'avait pas osé survoler d'océan, s'endormait au milieu des champs et fuyait encore la compagnie des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- C'est exactement comme je me l'imaginait, pense Denise en franchissant la lourde porte d'acier.

Le grand salon du Nautilus et ses oeuvres de maîtres, couvrent les parois élégamment tapissées.

Rubens, Titien, Véronèse, Raphaël, Velasquez, Léonard de Vinci et bien d'autres agencés en un étourdissant pêle-mêle.

Tous ces visages de Nymphes, vierges, Madones, moines et martyrs impriment à l'atmosphère de ce véritable musée une solennité toute religieuse. Le grand piano-orgue se tient là, également.

 

- Et moi qui pensais que tout avait sombré, chuchote Denise.

 

L'homme au regard doux et paisible s'installe alors près du clavier et prend le temps de jouer quelques notes avant de répondre.

 

- Jules Verne était un génie bienveillant. Une sentinelle pour l'avenir. Il n'a décrit ma fin que pour mieux protéger le secret de mon existence. Je lui ai ouvert grandes  les portes de mon univers car, voyez-vous,  je savais qu'il signerait un chef d'oeuvre. Un vaste récit destiné à préserver à jamais les richesses du jardin d'Eden qu'abritaient jadis les océans du globe et leurs luxuriantes forêts sous-marines...

 

Nemo fouille alors dans ses partitions dispersées sur le piano avant de poursuivre.

 

- ... Le grand livre a bien vu le jour mais bien peu d'entre vous y ont trouvé ma déclaration d'amour au glorieux et consolateur silence marin. La racine des continents repose pourtant ici, au fond des mers.

 

Un voile de tristesse rhabille soudain le regard sombre du capitaine. Il laisse retomber sa partition et laisse échapper un long soupir.

 

- ... L'homme, ce sinistre imbécile, n'y a vu qu'un réservoir à poisson et y a pompé son or noir. Il a, avec une violence redoublée, poursuivi sa course folle, sale et égoïste vers nulle part. Ces deux derniers siècles sont une abomination. Voyez-vous Denise, j'ai fui les hommes. Hé bien je les vomis aujourd'hui. Vous vivez sous la coupe de petits caporals égocentriques assis sur leurs trésors. Vous ne vénérez que des apprentis sorciers qui ne vous offrent que confort et protection chimériques. Vous n'êtes rien pour eux et les plus chanceux d'entre vous n'ont que la cynique illusion de se croire au centre du monde. La vérité c'est que vous êtes seuls, tristes et malades et que personne, jamais, ne viendra vous secourir.

 

- Et pourtant je suis ici, auprès de vous, aujourd'hui. Insiste Denise, affichant une expression complice.

 

Nemo hoche doucement la tête, accompagnant sa réflexion d'un grand sourire mélancolique.

 

- Je ne suis pas amer. Juste triste et en colère... Mais assez de sombres paroles!  venez avec moi. Les machines se sont arrêtées. Nous sommes arrivés et je voudrais vous présentez deux âmes magnifiques et quelques visions que vous garderez longtemps en mémoire, très chère Denise.

 

Passant devant la bibliothèque aux murs couverts de livres anciens, tous deux font alors leur entrée dans un espace incroyable. Un salon ouvert tout entier de chaque côté sur les grandes profondeurs. Deux plaques de cristal maintenues par de fortes armatures de cuivre offrent au regard un spectacle stupéfiant. 

Sur les confortables fauteuils bergères trois silhouettes se détachent dans l'ombre.

Denise reconnait l'imposante stature de Zampano.

Le colosse semble perdu dans la muette contemplation des lumières ondulantes de l'océan.

Les deux autres hommes se tournent vers Denise.

L'un, aux cheveux blancs et visage fin lui inspire une sympathie immédiate.

Le second, front proéminent, regard abattu et moustache dégringolante ne lui inspire qu'une réserve timide.

- Je vous présente Monsieur Maurice Ravel et Monsieur James Matthew Barrie! , lance le capitaine Nemo.

Les deux hommes se lèvent et saluent la femme au noble visage.

- Encore une sirène, entonne le célèbre compositeur en lui baisant la main.

Denise lui fait cadeau de son plus beau sourire.

L'écrivain, la moustache tremblante, enchaîne en s'inclinant doucement

- Madame...

- Je suis flatté et touché de vous rencontrer messieurs. Vos oeuvres, immortelles, m'ont aidé à traverser toutes les tempêtes.

- Je n'écrivais que pour cette raison, réplique l'auteur de Peter Pan en plissant son haut front.

- La vie d'une âme sensible est un long et périlleux voyage, jolie dame. Conclut le maître de musique.

La voix du capitaine Nemo résonne de nouveau.

- Messieurs - Dame, je crois que nous y sommes.

De l'horizon mouvant des fonds, deux ombres traversent le paysage à la vitesse d'une étoile filante. Puis trois autres tournoient avant de disparaitre un mile plus loin, là ou la vue se perd.

Le souffle coupé par l'accomplissement du prodige, Denise prend place dans le dernier fauteuil libre.

Elle ressent un instant la présence du capitaine, debout dans l'ombre.

Puis, brusquement, l'instant bascule en poésie.

 

Une femme au corps couvert d'écailles se tient face à eux de l'autre côté de la vitre.

Ses grands yeux opaques luisent comme deux diamants noirs renvoyant le reflet spectral du jour.

À cette profondeur les ombres vertes de sa peau lisse aux muscles fins dessinent une danse presque invisible. Chacun de ses lents mouvement fascine.

Ouvrant la bouche sur un chant silencieux la créature bascule soudain en arrière et disparait. Laissant l'image de deux longues jambes aux pieds palmés. 

 

Rapidement un vol entier de sirènes fines comme des lianes monte alors de la nuit des hauts fonds.

Certaines ont de royales chevelures, d'autres le crâne rond et lisse laissant apparaitre leurs branchies frétillantes. Elles se croisent, se frôlent, s'enroulent et dansent à la vitesse des dauphins.

À cette distance, les spectateurs pourraient croire à un ballet d'algues aux formes voluptueuses.

Pour la première fois de sa vie Denise goûte à ses lèvres  la saveur presque sucrée de larmes de joie.

Elle ne les retient pas.

La main du capitaine se pose alors sur son épaule. Une pression rassurante qui la réchauffe et l'enveloppe.

Comblée de magie, le coeur étreint de beauté, Denise chavire et sombre dans un profond sommeil en portant un dernier regard aux muses de l'océan rejoignant le fond de la mer.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Une étrange matière flottait dans l'air depuis le milieu du jour.

Une neige cendrée se dispersant mollement et peinant à  rejoindre le sol.

Le cheval avançait au pas, la tête basse. Hugo avait enroulé son écharpe autour de la tête et ajusté ses vieilles lunettes d'aviateur, cadeau d'une grande âme sur laquelle il veilla de longues années.

Le paysage épousa soudain d'étranges formes.

Plus il avançait plus les architectures s'élevaient.

Il se retrouva au milieu des ruines de ce qui ressemblait à une gigantesque cité.

Partout ou son regard portait se dressaient les squelettes silencieux de hautes tours éventrées par des siècles d'oubli. À certains endroits, d'immenses effondrements avait assemblé grossièrement d'hideuses cathédrales de gravats. Des millions d'êtres avaient vécu ici mais toute trace de leur présence s'était effacée. Ne parlait ici que le sable et la pierre.

Aucune carte n'y faisait mention. Nul voyageur n'avait évoqué la découverte d'un tel endroit. Signe que le chevalier avait franchi depuis de longues semaines les frontières du monde connu.

Le sentiment de solitude qui résonnait ici était absolu et terriblement oppressant.

Loin de la découverte miraculeuse de vestiges d'une civilisation inconnue le spectacle ne révélait que l'empreinte d'une catastrophe d'une ampleur monstrueuse. Celle d'un gigantesque massacre. Chaque vision laissait comme une odeur suffocante de misère et de désolation qui rongeait l'esprit et coupait le souffle.

Il chassa de ses pensées la peur de se perdre à jamais dans ce labyrinthe.

Le temps s'écoula lentement jusqu'au déclin du jour où, de nouveau s'ouvrit devant lui un horizon libre et sauvage.

 

Il chevaucha jusqu'à la tombée de la nuit, sachant qu'il ne trouverait le repos qu'au plus loin de ce terrifiant cimetière.

C'est bien ici que finit le monde, songea-t-il en levant les yeux vers le firmament.

Lorsque les collines découvrirent un plan d'eau au pied d'une haute barrière de montagnes il décida de faire halte.

La végétation reprenait vie et la vision de quelques sapins suffirent à lever le poids sur son coeur.

Il établit son campement sagement, avec application et descendit ensuite au bord du lac faire boire son cheval.

Un vent froid s'était levé et il eut le plus grand mal à allumer son feu.

Lorsqu'il y parvint il s'enroula dans ses couvertures et posa sur ses genoux l'un des deux ouvrages que lui avait laissés en cadeau le Roi-Souffleur.

Il en caressa le cuir finement doré et parcourut des yeux la tranche en déchiffrant à voix haute :

- Jules Verne, 20 000 Lieues Sous les Mers. Première partie.

Il se racla la gorge, ouvrit le livre et poursuivit sa lecture.

- L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié.

Le visage d'Hugo s'éclaira enfin.

Il oublia le froid, la nuit et les lugubres souvenirs du jour.

 

 

 

 

 

 

 

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Épisode 5 !

 

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26/07/2017
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