LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

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L'HIVER AU CHAUD épisode 4

Des chevaux, Celdran, Spinaltap et Anna Karénine (ou comment te voici déjà à l'épisode 4)

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Ce coup-ci j'ai souhaité commencer ma chronique par le milieu.

J'espère que ça ne vous pose pas de problème particulier. Je suis plus à l'aise comme ça pour écrire. Sinon, je me sens obligé de trouver une phrase de début  qui envoie et c'est une galère sans nom. Je peux poireauter un temps infini en attendant de trouver la bonne accroche. Il faut arrêter de trop miser sur l'introduction. Démarrer en trombe est loin d'être une marque d'intelligence. De toute façon, j'ai toujours pris soin de me tenir à l'écart de toute forme de compétition. Tout ce qui consiste à passer devant quelqu'un d'autre m'ennuie. Ça ne veut pas dire que je suis quelqu'un de bien, c'est juste que l'intérêt de pointer en tête m'échappe complètement, compte tenu du lieu d'arrivée commun à tous les vivants. Voir les autres courir me suffit amplement.  C'est un peu comme aux courses de chevaux. J'adore regarder, je n'y comprends strictement rien, je ne saurais pas miser sur un canasson mais quelle ambiance! Tiens, ça fait d'ailleurs parti des petits reportages que j'aime bien tourner. Les trucs avec un hippodrome dedans. C'est aussi un monde à part. Une petite planète pour passionnés obsessionnels. Les gens y sont concentrés comme à une convention du Blu-ray. Ça me parle. Mon pote Celdran s'y connait pas mal. On s'est mis en boite ensemble plusieurs portraits d'éminents représentants de cette planète. Dont celui de Jean-Michel Bazire, le driver aux 5000 victoires. J'ai envie de digresser et de dire un mot sur cet homme.

Une légende, un champion toute catégorie dans le monde des courses hippiques. Un type qui a surmonté un AVC. Entraîneur, Driver et Jockey il maîtrise son univers. Comme il se livre peu, il est donc passionnant à filmer. Il faut le voir évoluer dans l'espace pour comprendre comment il fonctionne. Cette manière de se déplacer brusquement et par séquences, révélatrices d'un esprit gouverné par un instinct infaillible. Il a cette manie sympathique, propre aux taiseux et à tous ceux qui oeuvrent dans le vrai et le beau, de faire un peu la gueule quand la télé débarque. Parce qu'il est important de bien rappeler qui sont les bleus dans l'affaire. Comme tous les experts en chevaux ou autre animaux Bazire prend très vite la mesure des hommes. Celdran et Francisco. Humbles représentants de la presse télé régionale. Alors il se détend, lâche quelques sourires et nous ouvre quelques portes de son monde.

Il faut préciser que je n'aime pas envahir quand je travaille. Lorsque je filme, je travaille essentiellement à l'épaule. j'ai un appétit d'ogre et que j'aime capturer un maximum de choses. Filmer au pied entrave et scolarise votre plan. Vous êtes alors scotché à "la belle image" et plus rien ne bouge. Je n'ai qu'une seule obsession: garder tout en vie et ne rien figer. Alors, dès que je commence à tourner je deviens discret, je voyage léger et je m'éclipse dès qu'il le faut. C'est plus rassurant pour le modèle. Rien n'est pire que d'imposer le travail de la caméra au centre de la rencontre. C'est le seul privilège de l'expérience. Faire oublier la technique. Le risque: basculer trop souvent en pilotage automatique.

Après 22 ans de métier le terrain m'offre encore régulièrement mes petits moments de grâce mais les modes de communication ont changé. Presque plus personne n'écoute la messe de l'info, voir même ne l'attend, et notre métier est à restaurer. Nous picorons tous ici et là sur le net. La profession est entrée dans les limbes. Cet entre-deux ères où l'on devine encore pourquoi on fait ce métier mais où on  ne sais plus trop à qui l'on s'adresse ni sous quel forme on doit le faire. Comme ce que je viens de dire pourrait sembler déprimant je vous propose aussitôt de découvrir cette photo de feuille prise cet été dans mon jardin.

 

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Sous cette image de fraicheur et de pleine floraison voici que j'arrive tout naturellement à vous parler de Spinaltap. Chroniqueur régulier du blog ciné. Spiny était un jeune à casquette quand je l'ai connu. Mais plantons le décor en ce jardin avant de vous en raconter un peu plus.

À l'époque je venais d'être embauché et téléporté miraculeusement Journaliste Reporter d'Images dans une télévision locale privée. N'ayant comme expérience que quelques films d'entreprises bricolés hâtivement et d'improbables courts-métrages je fus donc au départ un cameraman débutant (laborieux). Je découvrais donc tout du métier de la télé grâce à Patrick, le type qui lançait la chaine. Un grand mec ombrageux, souvent désagréable, mais nanti d'un coeur gros comme ça et d'une âme solide. Deux attributs qui avaient soufflé à son esprit râleur de donner sa chance à un petit gars encore vert dans mon genre.

- Ce que tu fais est différent, mais tu as tout à apprendre, m'avait-il glissé à l'embauche.

Différent et tout à apprendre. Une parfaite définition de celui que j'étais à 27 ans. Il me laissa faire des tas de choses improbables et souvent médiocres pendant de longs mois avant que je ne m'améliore. Et deux ou trois ans avant que je ne devienne véritablement pro. Je crois que durant les premiers mois, l'idée de se séparer de moi lui a traversé l'esprit mais, comme le reste de l'équipe, j'étais payé au salaire minimum et je ne comptais pas mes heures. Deux atouts séduisants.  J'en prenais plein la gueule mais j'étais dur au mal et je cravachais. Il n'existe aucun autre moyen au monde de percer. À moins d'être un génie spontané. Ce n'était pas mon cas. Après des années à enquiller les jobs de merde et les saisons d'animateurs je tenais enfin mon premier vrai boulot et je comptais bien ne pas le lâcher. Et j'eus besoin de faire appel à l'intégralité de mes ressources physiques et mentales. Moi qui planait depuis presque trois décennies, assister à des heures de réunion ainsi qu' à tout un tas de conversations d'ordre technique me laissait chaque soir exsangue, aux portes de l'anéantissement intérieur et essoré par la trouille d'être démasqué. J'imaginais parfois Patrick quitter son bureau en hurlant.

- Non mais, attendez les gars, j'hallucine, ce mec est totalement à l'ouest!!!

J'avais 27 ans, ce qui est déjà vieux pour un jeune, et je découvrais la vie d'adulte avec son labeur rassurant, ses horaires et tout un tas de responsabilités inédites. Même éprouvantes ces sensations nouvelles remplissaient ma vie comme une virée au resto après une journée de jeûne. Finies les angoisses irrationnelles et les affres d'une création destinée à rester inconnue. "L'autiste", écrivain et poète à ses heures perdues, basculant sans cesse de l'exaltation à l'abattement puis à la mélancolie profonde, échappait enfin aux vains tourments de son monde intérieur et se prenait une grande et fraîche leçon de réalité. Je dormais enfin comme un loir. Terrassé par le sommeil du bosseur. Après toute une jeunesse en orbite, j'amorçais pour la première fois l'atterrissage. Et globalement, ça ne c'est pas trop mal passé. J'ai pris contact avec le sol sans trop m'abîmer. La preuve étant qu'aujourd'hui encore, je n'ai aucun effort à faire pour rouvrir la porte de la chambre et réveiller le petit môme qui dort en moi.

Revenons à Spinaltap. Le jour où ce grand mec silencieux, généreux et régulièrement visité par un glorieux esprit de saine déconnade est venu présenter sa cassette démo pour devenir le cameraman sportif de la station je n'étais que dans ma première année d'exercice et l'essentiel de mon travail d'apprenti journaliste se résumait donc à produire une série de reportages merdiques à caractère expérimental avec une touchante application.

Ce jour-là, Patrick, me file la cassette démo de Spiny et me glisse

- Tiens, regarde ça et tu me dis ce que ça vaut...

Je regarde. Tout. Puis je revisionne aussitôt, parce que je n'ai tout simplement jamais vu ça. Stables, fluides, acrobatiques, les cadres de Spiny inspiraient clairement l'embauche immédiate. Suivis de joueurs en gros plans, envol des ballons, tout s'organisait comme un ballet. Je monte direct au bureau de Patrick et je lance:

- C'est magnifique. C'est du travail de pro. Carrément.

Voilà comment il a commencé en téloche le Spiny, comment il a mis le pied dans ma vie de journaliste local et comment il est devenu mon grand pote. Une immense estime professionnelle. Le socle idéal. Je n'ai même pas réalisé une seule seconde qu'il aurait aisément me piquer mon boulot. Non, ce qui m'a permis de ne pas me faire virer et d'apprendre le métier que je pratique aujourd'hui avec les idées claires, ce sont mes petits côtés littéraire et comédien. Il me furent essentiels pour mettre en oeuvre ce par quoi j'ai commencé : Une émission ciné : Ciné-cité, tous les mardis soir !

J'ai même fait l'ouverture de la chaine en 1994 avec ça. Présentation inspirée des films de la semaine à l'affiche dans votre ville  et un micro-trott sur Pulp Fiction...  Jusqu'à mon départ, quatre ans durant j'ai tourné, présenté et monté cette émission dont la durée oscillait entre 10 et 20 minutes (quelle liberté!) Tout dépendait du nombre de bandes-annonces que les distributeurs daignaient m'envoyer. Je soignais les commentaires et je saisissais toutes les occasions de mettre en boite l'interview de tous les acteurs ou metteurs en scène venus faire leur promo dans notre petite ville de province. Mon petit moment de gloire fut un making-of du tournage du Bossu de Philippe de Broca, qui embrasa notre vieille ville deux semaines durant. J'y allais tous les jours, de jour comme de nuit pour filmer les coulisses et le hors-champs. Auteuil, Marie Gillain, Luchini, Noiret, Vincent Perez. Une sacré distribution ! Mais le régal pour moi était d'interviewer les figurants. Ils y allaient à fond, les yeux dans les étoiles, et riaient tous comme des gamins entre les prises. J'ai vécu à leurs côtés des moments réellement magiques. Je partageais pleinement leur exaltation et cette expérience de tournage entre stars et anonymes, me faufilant entre les décors pour capturer tous les instants de tournage me débrida totalement. Il y eut un avant et un après dans ma manière de travailler. J'ai commencé à piger mon métier de JRI, ou caméraman de téloche. J'eus le fameux déclic. Cette sensation merveilleuse de quitter son petit manteau de laborieux pour mieux croquer l'instant. Il suffit d'une petite demi-heure pour apprendre à allumer, régler et déclencher une caméra mais quelques années pour en faire le prolongement de son bras.

Conservant le volet "stars" de mes rencontres, je n'en ai pas conservé de grands souvenirs, la plupart des invités restant dans leur posture d'êtres humains à demi fictionnels. Les deux seuls moment réellement émouvants furent mes rencontres avec Jacques Perrin et Sophie Marceau. Perrin, ici producteur venait alors présenter Microcosmos. Il s'installa avec une profonde bienveillance face aux quelques projecteurs que j'avais soigneusement disposés autour de lui sur le plateau et nous passâmes une délicieuse petite heure à revisiter sa carrière. J'avais préparé mon entretien et il ne me fit jamais sentir que je n'étais qu'un tout petit journaliste de télé locale déroulant une jolie série de questions naives. Nous avons marché ensuite en parlant de la noblesse du monde animal jusqu'au cinéma ou l'attendait la foule des premiers spectateurs.

 

 

Concernant Sophie Marceau, mes petits collègues ne cessaient de me répéter "Fais gaffe, il parait que c'est une chieuse" Nous avions rendez-vous au château du Lude. Je crois que c'était à l'occasion de la sortie d'Anna Karénine. Un cadre enchanteur. Je fus accueilli par une attachée de presse à qui je dus expliquer à plusieurs reprises pour quelle genre de télé je bossais. "Ok, mais pas plus de 10 minutes!" Je  suis entré dans une chambre de princesse et je crois que je suis resté discuter près d'une heure avec cette magnifique actrice. On a fait le tour de sa filmographie et elle s'est appliquée à répondre avec une sensibilité égale à chacune de mes questions.  L'attachée de presse ouvrait de temps en temps la porte mais elle lui faisait signe que tout se passait bien. J'étais dans ma quatrième année d'exercice et je savais écouter et rebondir sur chaque réflexion. À la fin de l'entretien elle me posa plein de questions sur ce que je faisais et lorsque je lui dis que je m'apprêtais à quitter ma petite télévision locale ou j'avais tout appris pour rejoindre une chaine nationale elle eut une petite phrase que je n'ai jamais oubliée:

" Vous verrez, vous n'aurez plus jamais la même liberté"

J'imagine qu'elle savait de quoi elle parlait.

Aujourd'hui, deux décennies après la maitrise de l'outil  je dois lutter contre cette petite maladie de l'ego qui nous fait trop longtemps parler, discutailler, s'écouter, se comparer, se moquer et louper l'essentiel. Toute cette matière à travailler qui palpite et gronde au-dehors, indifférente à notre dérisoire agitation...

Et alors là, je sens que c'est le bon moment de terminer l'épisode avec une de mes photos de route. Parce que même si demain matin je me pointe à l'heure au boulot, je rêve encore d'aller faire un tour.

 

 

 

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Retrouvons nous pour l'épisode 5!

En voici, sans plus attendre, un petit extrait:

 

 


 

 

 

 

Épisode 5

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Tous les épisodes 



04/01/2017
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