LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

L'HIVER AU CHAUD, 11ème et dernier épisode

CET IMMENSE ÉLAN SOUFFLÉ PAR LES RUMEURS DE L'AVENIR, GRILLANT DOUCEMENT NOS POILS AVANT D'ALLER S'ÉTEINDRE EN GRÉSILLANT DANS L'OMBRE DES ANGES (ou comment, à l'abri de la foule, s'achève ici l'Hiver au Chaud)

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 - Papa, la vie c'est merveilleux.

Elle avait quatre ans.

Je venais d'éteindre la lumière de sa chambre lorsque Carla a prononcé cette gigantesque petite phrase.

Montée tout droit du fond de son coeur.

 

 

 

Ce matin je suis descendu sur les quais, aux pieds de la vieille ville, saluer Daniel.

Daniel pratique la pêche sportive en eau polluée.

Disons, qu'il laisse trainer sa ligne. Je pense même qu'avoir une touche l'emmerderait un peu. Ce qu'il aime c'est rester assis là, toute la journée, à regarder l'eau filer.

Tout l'humanité s'agite dans tous les sens autour de lui mais Daniel, lui, pratique avec passion l'immobilisme.

Dès qu'il me voit arriver il a toujours la même expression

- Tiens, v'là l'obsédé textuel !

Il regarde mes reportages, connait mon blog et a lu tous les épisodes de l'Hiver au Chaud. Il y fait souvent allusion mais je vois bien qu'il ne sait pas trop quoi en penser, dans le fond. Alors on essaye de se marrer un peu.

J'ai rencontré Daniel lors d'un reportage sur l'Association des Pêcheurs Improbables.

On a tout de suite sympathisé.

- Vous voyez, m'a t'il dit dès que j'ai tendu le micro, ma vie ne tient qu'à un fil !

 

Ce matin, il porte des chaussettes jaunes.

On le repère de loin.

Comme tous les retraités il a encore envie qu'on le remarque un peu.

Et pourtant il refuse que je le prenne en photo.

-  Pourtant je t'ai filmé, Daniel. T'es passé à la télé.

- C'est pas pareil. La vidéo ça fait que passer. Une photo ça reste.

Daniel est un homme plein de bon sens...

- Alors comme ça, il fait en agitant un peu sa canne, j'ai vu qu'on était déjà rendu au dernier épisode de ton truc.

- Ouais, c'est le principe du machin, ça avance avec les saisons.

- D'accord.

 

Un rayon de soleil vient éclabousser l'eau.

Un bus passe en sifflant sur le pont au dessus de nos têtes.

 Daniel n'a jamais voulu me dire ce qu'il faisait comme métier avant de se retrouver assis là. La seule fois où je lui ai posé la question, il a haussé les épaules puis a balayé la question d'un geste de la main.

Il n'aime pas trop les chiens non plus.

Il préfère quand je passe tout seul.

- Et qu'est-ce que tu vas raconter, dans ton dernier épisode?

- J'en sais rien. Je découvre ce que je vais raconter seulement quand je me mets à écrire.

- Ben ouais, c'est comme moi quand je pêche. Je ne sais jamais ce que j'vais ramener. Un petit crevard immangeable ou une vieille pompe...

- Ah si, je pensais faire un truc un peu spectaculaire, avec plein d'action.

- Oui. Ça pourrait être marrant.

- Genre une immense bataille avec plein de figurants

Soudain, L'eau fait un plop, juste au pied de sa ligne.

Mais Daniel ne bronche pas. Il secoue juste un peu sa canne d'un impreceptible mouvement du poignet.

- Elle est arrivée ta nouvelle machine à laver, Francisco?

- Ouais, nickel.

- Et ta voiture?

- Je l'ai depuis dix ans. Elle commence à grincer de partout. Il va falloir que j'en change aussi. Ça me brise le coeur.

- Ben oui, t'as dû aller partout avec elle.

- Ouais. Un peu partout.

- Tu roules toujours quand t'es triste?

- Toujours.

- Avec de la musique classique...

- Ouais, France Musique. Toujours.

Un branleur en mobylette flingue le silence.

Puis les cloches de l'église d'en face se mettent à sonner.

- C'est vrai que ça sent le printemps, fait Daniel.

Il reste pensif un long moment avant de se tourner vers moi, l'air soudain inspiré.

- Tu sais quoi, Francisco Vivaldi, dès fois tu devrais mettre des bonnes femmes à poil dans tes épisodes.

J'ai hoché doucement la tête.

Et c'est alors que, par un étrange raccourci, a surgi l'idée que je n'avais pris qu'une seule photo de mouette dans ma vie...

Ainsi prend fin l'hiver.

 

 

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De retour à la maison, je vois que Puce a déposé, bien en évidence, un courrier sur la table du salon. Il s'agit d'une lettre manuscrite.

 

"Cher Francisco,

Nous savons votre temps précieux, aussi nous serons bref.

C'est avec plaisir et bienveillance que nous sollicitons votre présence comme "invité prestige" à notre toute première édition du salon des auteurs inconnus.

Nous vous attendons donc samedi prochain, 1er avril, à 20h30 à la salle communale Gérard de Nerval de Souligny-sur-Orge.

En espérant que vous répondrez favorablement à notre demande, nous vous souhaitons une bonne journée sous le signe de l'inspiration et de la grâce."

 

Au bas de la page un numéro de téléphone où confirmer ma venue.

Je trouve ce petit mot bien sympa et je décide donc, l'ego encore tout frétillant, d'appeler pour confirmer.

 

 

 

Quelques jours plus tard, je me gare sur la place de l'église de Souligny. Chouette petit village aux maisons claires baignant joyeusement dans les derniers rayons du soir. Un fléchage artisanal mais joliment calligraphié oriente le visiteur du salon des auteurs inconnus vers la salle communale.

Une étroite ruelle descend en pente douce vers un chemin bordant les jardins du château de Souligny.  

Le parcours plonge ensuite sous les arches royales d'arbres à peine bourgeonnants.

Il me semble déjà y entendre bourdonner le coeur du printemps.

Un éclat de soleil réveille un tronc endormi.

Je prends une photo.

 

 

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Après une courte ascension le chemin se transforme en sentier ouvert sur un talus tout éclaboussé du miel d'un crépuscule d'or et de flammes.

Un épouvantail au veston multicolore ondule doucement sous la brise de la nuit à venir dans une douce odeur d'herbe.

Devant moi, du sommet du talus une ancienne chapelle laisse échapper la rumeur d'une assemblée ou tintent les verres et les rires. Deux enfants dévalent la colline devant moi.

- Bonjour monsieur !

Je leur fais un grand signe de la main.

Je ressens alors un immense et profond sentiment de paix et de gratitude.

La vie s'ouvre parfois sur des instants tels que celui-ci, où l'on peut soudainement tout embrasser des êtres et des choses. Je m'arrête quelques minutes dans les pas du chemin pour en inspirer toute la magie. Il est primordial de ne pas avancer trop vite. N'attendez jamais d'être vieux et fatigué pour ralentir la marche et cueillir la douceur du moment.

Une trentaine d'hommes et de femmes de tous âges est rassemblée au pied de la chapelle soigneusement restaurée. La salle communale est donc un ancien espace sacré. Compte-tenu de l'élégance inattendue du lieu, je me dis que peut-être Puce aurait apprécié passer ce moment avec moi.

- Non, non, c'est un temps pour toi, mon coeur. Un temps précieux.

Elle a certainement raison.

Une soirée au milieu d'écrivains désespérément inconnus a, généralement, toutes les chances de ne pas faire résonner les trompettes de l'extase. Mais seulement voilà. Ici, il s'agit d'autre chose. Je vais alors essayer de te décrire au mieux, mon amour, ce que je vois se dérouler devant moi.

 

- Monsieur Francisco!

Un grand type aux dents abîmés mais au sourire gentil vient me serrer la pince et m'ouvre son paquet de cigarettes.

- Tiens, pourquoi-pas. J'ai arrêté il y a presque deux ans, mais là je vais faire un extra

- Je suis content que vous soyez là, Francisco. Je suis Jean-Louis.

- Merci pour l'invitation, Jean-Louis.

- On n'attendait plus que vous.

- Je me doute. J'ai un vieux GPS et un sens de l'orientation déplorable.

- Vous allez vous régaler, c'est Suzanne qui a fait la cuisine!

- Ça sent rudement bon!

Mon hôte éclate de rire et m'attrape par les épaules. Il me présente avec éclat et un certain panache à tout un groupe d'hommes et de femmes aux manières et aux sourires délicats. Des gens simples aux visages ouverts. Un instant je pense que je me suis tué sur la route en venant et que je me pointe au paradis. La vie n'étant pour moi qu'un songe, j'ai souvent éprouvé cette sensation au cours de mon existence.

La nuit a envahi le jardin avec élégance. J'entends rire les ombres ivres des enfants jouant à se poursuivre dans le noir. Cierges et bougies éclairent une grande table dressée sous la nef de la chapelle. Tout le monde prend place. Assis à la droite de Jean-Louis, je réalise que je suis en train de passer une merveilleuse soirée

Le voilà qui se lève et fait tinter son verre avec sa cuillère.

Le monde se tait.

Je sens que je commence à devenir un peu rouge.

Je me tords alors discrètement le lobe de l'oreille.

 

- Cher Francisco, Nous n'allons pas vous casser les couilles à parler de ce que vous écrivez.

Nous tenions juste à fêter avec vous la fin de l'hiver. C'est notre manière à nous de vous remercier d'avoir ainsi ouvert grand votre coeur dix épisodes durant et de nous avoir permis de passer l'hiver au chaud.

Nous sommes tous cinéphiles et littéraires, ici à Souligny et votre blog figure en bonne place dans nos favoris. nous sommes friands de vos chroniques ciné mais quand j'ai découvert la petite porte au bas de la page d'accueil de votre site et que je suis entré dans votre mémoire, j'ai aussitôt averti tous les amis du village qu'un nouvel habitant était né.

Parce que, voyez-vous nous sommes tous un peu écrivains et poètes ici. On se lit nos trucs, ici dans la chapelle, chaque dernier samedi du mois. Pas de chichis, rien que du sincère. On a pas tous du style, mais on a tous des tas de trucs à raconter.

En tout cas, tout le monde vous aime bien ici.

Alors voilà, on voulait juste vous annoncer que vous serez toujours le bienvenu ici, désormais, Francisco.

Je me lève à mon tour.

- Bon là, pas de bol, j'ai pas les mots. Mais sachez que je suis sincèrement honoré. Vous avez l'air tous bien sympas et j'ai hâte de venir écouter ce que vous écrivez.

Un vieux monsieur en bout de table lançe:

- Dites, Francisco, il sort quand le dernier épisode?

- Écoutez, ça tombe bien, je suis justement en train de l'écrire.

- Ah, et vous parlerez de moi?

- Je n'y manquerai pas!

Tout le monde d'éclater de rire et d'applaudir.

Puis je me rassois et nous continuons tous à passer une délicieuse soirée.

Le vin reste souple en gorge et la nourriture légère et raffinée.

 

Après le repas, nous voici tous de retour dans les jardins de la chapelle.

Un quatuor à cordes a pris place sur une estrade, pile sous les étoiles face à un bouquet de chaises.

Nous nous installons.

C'est alors que la musique s'élève et signe, dans un élan magistral, la radieuse défaite du silence.

Des milliers de lucioles vadrouillent en clignotant dans les hautes herbes.

- Vous allez voir, Francisco, ces musiciens là font chanter toutes les couleurs de la nuit, me chuchote Jean-Louis.

Je glisse tout entier dans la musique.

Et cela dure, sans jamais se marier aux heures.

Une certaine idée de l'éternité se déploie dans l'espace étoilé.

Un printemps nocturne en sol majeur.

Je réalise que j'habite Souligny depuis toujours. Rien de tout cela, jamais, ne s'échappera.

- C'est d'ici que nous venons et c'est ici que nous retournons, déclame une jolie petite vieille assise derrière moi.

Toutes et tous des poètes.

Je ferme les yeux pour que la musique parvienne jusqu'au soleil de mon âme.

J'écris de nouveau.

 

Chaque homme trouve un soir son village.

Je suis chez moi.

la petite voix, libérée, s'écoule.

Claire et limpide.

Libre, après les gels et les raideurs obscures de l'hiver.

 

Les visions s'enchaînent

Puce à vélo, avec Scott dans le panier.

César, casque sur les oreilles et manettes de jeu à la main

Carla rejoignant l'aéroport de Toronto, direction la France et les bras de son papa.

Un grand singe et un gros type en costume de lapin blanc amusant les enfants dans les ruines d'un quartier dévasté par les bombes tandis qu'à quelques battements d'ailes, sous une tente de fortune une femme sans visage prend l'apparence des mères disparues auprès des orphelins venant se glisser dans ses bras.

John Ford , hilare, se fait livrer par deux anges un superbe écran SUHD 4K de 165cm de diagonale. 

René rajoute deux tables à son repas des vieux.

Daniel remonte sa ligne de pêche et contemple un string.

Le Roi Souffleur s'avance vers l'arbre aux songes et d'un geste enflamme les branches.

Son visage s'éclaire.

Je lui renvoie son sourire

 

 

J'écris de nouveau.

Le printemps est bien là.

Dispersé dans la nuit encore jeune.

Flottant sur l'océan calme de l'herbe fraiche.

Tel un gigantesque poème.

J'écris.

Libre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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FIN DE LA SAISON UNE.

 

 

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Saison 2

 

 

 

 



28/03/2017
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