LES CHRONIQUES CINÉ DE FRANCISCO & Co

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ROCCO, de la solitude du hardeur de fond par Spinaltap

DOCUMENTAIRE

Thierry DEMAIZIÈRE & Alban TEURLAI

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Boucles de synthés inquiétantes, image sombre.

Gros plan sur un pénis de taille tout à fait respectable, membre repu émergeant de la pénombre sur lequel coule l'eau ruisselante et savonneuse provenant manifestement d'une douche. Puis la caméra fixe un visage trempé et incliné, plongé aux trois-quarts dans l'ombre, flou, l'objectif ciblant son focus sur les gouttes qui tombent abondamment sur la paupière fermée.

Voix off en italien:

"Je crois que j'ai payé le prix pour être celui que je voulais être. Et je l'ai même payé au prix fort. Enfant, je rêvais souvent du diable. Je lui disais: si tu me rends célèbre, un jour je te revaudrai ça. Ma sexualité est mon démon. Il m'est arrivé de penser à des choses comme le vide, l'autodestruction totale. Quand quelqu'un est attiré par le néant, par une sexualité qui n'existe pas, par des images à vomir, c'est que quelque chose ne va pas. Et quand on perd le contrôle, le chaos s'installe."

Le ton est donné.

Il est dors et déjà utile d'indiquer que le pénis sus-nommé du monsieur qui nous avoue ce mal-être s'est introduit dans plus de 5000 femmes âgées de 18 (officiellement) à 80 ans (ouais, quand même…), et que le monsieur en question est connu sous le pseudonyme (hommage à Alain Delon dans "Borsalino") de Rocco Siffredi, la star masculine du cinéma porno contemporain. On peut se rendre compte dès les premières secondes de ce documentaire sorti en salles en 2016 après deux ans de tournage, que le journaliste Thierry Demaizière et son accolyte, le réalisateur Alban Teurlai, spécialisés dans les portraits de célébrités, ont choisi l'angle introspectif pour nous raconter l'homme qui se cache derrière la bête de foire et les fêlures qui apparaissent sous l'armure d'une machine de sexe se fissurant sous le poids de la culpabilité.

 

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À cinquante-deux ans, le hardeur a décidé de se retirer…

Enfin, de prendre sa retraite. Tourner sa dernière scène dans laquelle il souhaite porter littéralement sa croix pour se châtier de ses obsessions, lui dont la mère souhaitait qu'il devienne prêtre. Occasion rêvée pour entrer dans sa tête et faire l'état des lieux: évaluer les dégâts, repérer les vices cachés (ou non), tout en évoquant les servitudes liant son esprit à son sexe. De Budapest à Los Angeles, en passant par Ortona, son village natal, le constat est rude. Pour la première fois, cet homme dont chaque cm2 de l'anatomie a été filmée sous tous les angles dans 1500 films, se met véritablement à nu devant une caméra et livre ce qu'il y a de plus intime chez lui dans ce qui devient l'émouvante thérapie publique d'une star au crépuscule de sa carrière. Ses traumatismes d'enfance, son rapport à la souffrance physique causée par ses trente ans de performances hors-normes, ses confessions sur sa dépendance sexuelle - dont une anecdote édifiante sur un acte causé par une pulsion terrible ressentie après l'enterrement de sa mère - nous plongent dans la psyché tordue d'un homme qui veut se libérer de l'obscur objet du désir qui l'attire vers l'abîme, tout en posant un regard lucide sur une industrie qui en a fait un mythe tout en nourrissant ses névroses.


Demaizière et Teurlai abordent pudiquement la vie de famille du Rocco mari aimant et père attentif, dévoilant la façon dont sa femme et ses deux garçons vivent son métier et ont par ailleurs l'intelligence d'insister sur la personnalité de son cousin Grabriele, acteur porno raté reconverti en "réalisateur" des films de Rocco. Ce petit bonhomme frustré et touchant, en conflit avec le monde entier, rappelle autant physiquement que psychologiquement un autre loser attachant gravitant dans l'univers du X: Little Bill, le personnage joué par William H. Macy dans "Boogie Nights" de P.T. Anderson, le génial biopic 70's sur une autre star masculine du porno, feu John Holmes. Gabriele s'avère être le contre-point idéal du mâle dominant starifié qui le fait vivre grâce à son sexe et s'impose malgré lui comme la vedette de moments carrément burlesques, comme cette scène où il demande en vain à un couple d'acteurs d'arrêter de baiser car ils ne sont pas filmés ou encore ce tournage au bord d'une piscine lamentablement foiré, séquences tragi-comiques particulièrement bienvenues dans l'ambiance sinistre et violente qui se dégage de l'ensemble. Car il faut le préciser: ici, la chair est triste. Semblable à celle du "Shame" de Steve McQueen.

 

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Malgré le choix pertinent de ne montrer aucune pénétration, la représentation réaliste de l'envers du décor du cinéma porno n'en demeure pas moins aussi glamour qu'un plat de travers de porc sauce barbecue. Photographie froide dominée par les tons gris, ralentis insistant sur les efforts physiques, gros plans sur les visages déformés par la douleur et musique anxiogène viennent renforcer l'aspect glauque et brutal des tournages. On y voit des ecchymoses sur les fesses des filles et des lavages à la poire vaginale, des actrices totalement souillées serrer la main de leurs partenaires masculins juste après un gang-bang comme si elles les saluaient à la fin d'une réunion ministérielle. Bon il est vrai qu'on n'évolue pas là dans le porno chic à la Mario Salieri, mais dans le gonzo pur et dur.

Les scènes de casting avec un Rocco alternant moments de violence et de tendresse sont saisissantes, entretiens d'embauche autant que de débauche, dans lesquels des filles ricanant bêtement se montrent prêtes à tout pour tourner avec la légende du X et devenir célèbres (mention spéciale à la jeune Abella, en admiration béate devant l'étalon italien et particulièrement convaincante quant à ses spectaculaires capacités corporelles). Plus tard, le film prend le temps de nous présenter un caractère bien plus trempé: la chevronnée Kelly Stafford, partenaire historique de Rocco, faisant son come-back pour tourner dans la dernière scène du hardeur. Forte personnalité adorant autant avoir le pouvoir dans la vie quotidienne qu'être dominée sexuellement, la rouquine britannique adepte du sexe extrême nous offre un savoureux débat sur la notion de normalité avec une autre collègue à la retraite ainsi qu'un règlement de comptes surréaliste avec l'impayable Gabriele.

Documentaire captivant autant soigné sur la forme que sur le fond, le portrait se conclue sur le tournage de la dernière scène de la star, déchaînement collectif proprement bestial shootée plans serrés comme un affrontement physique. La musique se fait alors belle et triste et les dernières images montrent Rocco seul après la fête, se rhabillant, prenant ses affaires et sortant du cadre, ultime sortie de champ d'un homme confronté à ce que l'instant post-coïtal et la retraite d'un athlète ont comme surnom commun: la petite mort.

 

 

 

Spinaltap,

 

 

 

 

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ROCCO

2016

1H45

Directors:

,

 

 



21/08/2017
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